Los dos hermanos :

Monsieur Gadou et ses guitares
Selector Andalouz, platines vinyles, platine cassette, sax démonté « Petit matériel, mais du moment » disent-ils.

Le Selector Andalouz lance une proposition : voix, bruit de pistolets ou de déflagrations. On entre dans un bar guyanais, sorte d’ambiance premier travelling dans la Soif du mal,

même pas grave. Le guitariste a besoin de mots pour s’imprégner de ce qu’il entend, il raconte. Il choisit le sol dièse de la cloche de l’église d’Uzeste, et nous emmène en Italie. Il a entendu, lui, des klaxons italiens, à l’ancienne. Il ressent, traduit, restitue. Plutôt une superbe mélopée : « sono l’italiano » traverse la mélodie et s’épaissit ; on revient au drame tout de même, lamentation du tragique, on ne s’en sortira pas. Une tendresse désespérée s’en dégage. Italie, pour le Selector Andalouz (le « DJ »… le nommerons-

nous), rime avec western spaghetti, après l’explosion, Il était une fois la révolution ! Voix déformée par le ralentissement du disque, hystérisée par les doigts habiles qui, maltraitant la musique la recomposent. Son univers est plus inquiétant, Sergio Leone est submergé par les brûlures infligées à la pellicule. Un peu de répit pour l’image. A la guitare ? Le lien se fait par le tremolo, al dente, des années 70, engageant une valse lente et triste, aux accents graves comme une révolution espérée, avortée ?

Selector Andalouz rebondit sur le « bruit de la musique » dit-il – souvenir d’un festival dans la Creuse. Le « DJ » = accentuer, déformer, appuyer, stigmatiser, finalement rendre hommage… Faut pas croire ! Il lui en faut de l’oreille musicale pour saisir le sens de ce qu’il entend et se le réapproprier pour composer une nouvelle œuvre. Agacer les sons pour en produire de nouveaux.

Le guitariste a repéré un son fugitif de piano mécanique : deux pinces à linge surles cordes feront l’affaire pour rétablir un son identique ; le sifflement ajouté part dans la campagne ou ailleurs, ailleurs. Moment sensible du promeneur solitaire. Le guitariste nous fait rêver à des mondes possibles, le « DJ » nous pousse à imaginer des mondes insolites, des espaces plus chaotiques qui nous sortent le plus du réel, à nous de choisir…

Ici, une batterie débridée, débrayée, aux instruments multiples se choquant, s’épatant, surpris par quelques sons de l’électronique, voix artificielles, extraverties…
Monsieur Gadou entend là une petite pièce en hommage à Leo Brouwer, compositeur cubain. Chacun « dépoussière les sons », le lien pas toujours visible entre Los dos hermanos se fait ainsi par ce fil ténu des sensations fines musicales, de la perception aiguë des mélodies ou des désententes. La guitare tire toujours son impro, en réponse au « DJ », du côté de son espace, poétique.

Le « DJ » reprend la main sur un morceau étrange chanté et l’enrichit avec deux embouts de sax, sorte de cornes de brume qui ponctuent la chanson hystérique : « je n’aime que toi » plus maléfique qu’enchanteresse. On sent bien le danger de fausses déclarations, de l’impuissance animale à aimer correctement…

Monsieur Gadou ne lui laisse pas la conclusion : il rocke tout à coup, nasillard, grunge. La grange s’est effondrée, nous sommes dans un immense champ entouré par le son, électron libre un instant, bruissant dans une nature accueillante, apaisante.

Deux nouveaux jours plus tard, je suis au même endroit, mais à midi cette fois, pour retrouver Los Dos Hermanos – le duo formé, rappelons-le, par Yan (Beigbeder) et Monsieur (Gadou) – pour une fort plaisante partie de ping-pong musical apéritive. Los Dos Hermanos cultivent l’une des qualités les plus précieuses qui soient : la curiosité, et le sens de l’hospitalité. On aimerait juste qu’il y a ait davantage d’apprentis curieux aux apéros proposés par ce « duo improbable entre un collectionneur de disque et un guitariste » (c’est en ces termes que le présente le premier dans son laïus introductif), qui nous entraîne ce jour-là du côté du Maroc – pays dont la gastronomie est au coeur du repas partagé avec les convives…
Cadavre exquis sonore, musique de table ou d’ameublement (on pense furtivement à Satie et ses Gnossiennes au détour d’une improvisation en mode grec), nos « deux frères » nous font prendre le taksim – du nom de ces préludes au tempo lent confiés à un instrument soliste dans les traditions musicales arabe et turque – pour une virée en grand huit jusqu’aux abords du Sahara. Virée bien peu traditionnelle, pour le coup, mais érudite et sensible : l’on y rencontre entre autres les Sun City Girls des frères Bishop, l’oudiste Driss El Maloumi ou encore Amal Saha, l’un des musiciens de Marrakech repérés par le label Sublime Frequencies sur sa compilation Ecstatic Music Of The Jemaa El Fna. Sur les tables, les CD circulent au milieu des mets. Dans le livret de celui d’Ahmed Essyad – compositeur dont Yan diffuse au même moment une pièce pour soprano, violoncelle et contrebasse de toute beauté – je tombe sur ces mots : « La musique est vocale, autrement elle n’existe pas. »
David sanson