Interview de Jean-Léon Pallandre

Comment as-tu découvert le travail de Claire Bergerault, quel est le sentiment premier que tu ressenti en l’écoutant ?

J’ai découvert le travail de Claire par le disque. J’ai composé une chronique live de son disque solo pour « Revue et Corrigée » lors du festival Musique Action 2016. La première sensation que j’ai eue est celle d’une musique du corps vibrant. Son chant n’est pas la démonstration d’une technicité de l’appareil vocal, mais la voix d’un corps. La bouche est l’ouverture d’un corps tout entier en vibration.

 

Peux-tu nous parler de tes projets du moment ?

Avec la Compagnie Ouie/Dire, nous sommes en création d’une forme d’intervention artistique qu’on appelle « Les vagabondages », qui se propose de mettre en espace, en lumière, en action, en partage notre démarche de fabrique d’images sonores, à la rencontre des lieux et des gens. À l’écoute du paysage de l’Agglomération de Périgueux d’une part, et de la Ville de Vandœuvre Les Nancy d’autre part, nous avançons résolument dans ce projet. Un rendez-vous public est fixé le mardi 7 novembre à l’Agora de Boulazac.

 

Quelle est la dernière sensation sonore qui t’a marqué ?

J’ai travaillé et séjourné cet été au Danemark, dans une région rurale peu peuplée proche de la Mer du Nord. Le silence y est d’une qualité rare, souvent à peine ouaté par le vent. On dirait que le silence s’offre au toucher.

 

Pourrais-tu me donner une définition de l’expérimentation musicale ?

L’expérimentation pour moi réside tout autant dans les dispositifs de relation aux auditeurs que dans l’exploration du matériau sonore lui-même. Expérimenter une nouvelle création sonore, c’est expérimenter une nouvelle manière de mettre en vibration un volume d’air où des personnes sont réunies, qui partagent un moment d’écoute. Quel espace, quelle lumière, quelles paroles, quelles actions, combien de haut-parleurs et dans quel agencement, quelle disposition des auditeurs, etc ?

 

Pourrais-tu me signifier la singularité de l’improvisation dite « libre » ou « totale » ?

Pour moi, l’improvisation est un geste qui engage, un acte poétique, elle ne m’intéresse pas comme genre, comme catégorie de pratique musicale qui pourrait se déployer en diverses sous-catégories. Dans un geste d’improvisation, comme dans tout geste humain, la liberté si elle existe est je crois une intention, un horizon ou un devenir. Parler d’improvisation totale me semblerait relever de l’oxymore : rien de total dans un geste d’improvisation, plutôt une fissure dans le réel.

 

Quelles sont les racines de l’improvisation pour toi ?

La poésie, et la rencontre. La poésie de la rencontre. La rencontre de la poésie. Décider d’aller au poème de la rencontre. Se préparer à cela.

Plus prosaïquement, dans mon histoire, il y a eu la rencontre avec Michel Doneda, puis Lê Quan Ninh, Martine Altenburger, Ly Thanh Tiên, Benat Achiary, Xavier Charles, Isabelle Duthoit, et puis, et puis, et puis… Voilà les racines de l’improvisation pour moi. Mais il y a d’autres rencontres à la racine de ma pratique d’artiste : Yves Brulois (metteur en scène), Pierre Vasseur (compositeur), Alain Savouret (musicien expérimental), Marc Pichelin (éditeur expérimental). L’arbre qui a grandi en puisant son énergie dans toutes ces racines n’est pas « un improvisateur » : je malaxe des espaces à entendre, je joue des images, j’explore ce merveilleux hiatus entre le son de la vie et la vie du son, et voilà…

 

Quel est l’objet disque dont tu aimerais parler ?

Bâteau-Feu, de Frédéric Le Junter, vient de sortir sur le label CCAM. C’est un disque que je trouve magnifique. L’écoute y est optimale, l’attention souriante, le temps égal, le paysage à chaque seconde à nouveau scintillant.