ÉCRIRE DESSUS #2

PAR DAVID SANSON

LE MARDI AU ZINC – 25 SEPTEMBRE 2018

Avec
JULIA HANADI AL ABED
BI-BI
LITTLE TIGHTER

Soyons brefs cete fois-ci. N’y allons pas par 4 chemins. Ecrire dessus, d’accord, mais alors brièvement. Avec concision, sinon précision. Percussion plutôt que dilution. A chaud, trêve d’allitérations et de figures de style, laissons celui-ci aux musiciens en présence.

C’est ce que je m’étais promis.

D’autant que les concerts de cette soirée enthousiasmante se passaient singulièrement de mots. Et qu’à l’issue de celle-ci, au détour d’une des dernières pages de La Chartreuse de Parme (mieux vaut tard que jamais), j’apprendrai incidemment qu’en italien, gonzo veut dire « nigaud »…

Singulière fut cette soirée car c’était le premier des « Mardis au Zinc Pierre », cycle de rendez-vous mensuels organisés par Einstein On The Beach dans le cadre de l’action suivie que l’association mène, sur toute l’année, au Centre d’animation Saint-Pierre: « rendez-vous des familles », selon les mots de Yan Beigbeder en introduction, gratuits et ouverts à toutes les oreilles grandes ouvertes, en trois concerts scandant les rituels collectifs de toute soirée conviviale – le goûter, l’apéritif, l’après-dîner –, placés ce soir-là sous le signe de la voix.

Singulière aussi car deux des trois interventions proposées é encore des works in progress. C’est le cas par exemple de la pièce de Julia Hanadi Al Abed livre, accompagnée de magnétophones plus ou moins antiques et d’une table de mixage Soundcraft, à l’heure du goûter. Une pièce qui est le fruit d’une collecte – sur cassette, donc – d’enregistrements documentant les chants et les parlers de l’Occitanie. Du Saintongeais au Béarn, d’une imitation de cris de rapaces à des meuglements de vaches ou des chants en patois, du parlé au chanté, du son au(x) sens, elle échafaude sur quatre haut-parleurs (ainsi qu’en son direct) une polyphonie émouvante, dialogue palpitant et hanté à travers l’espace et le temps, que l’on aimerait pouvoir suivre dans la pénombre, allongé les yeux fermés. J’ai aimé la façon dont elle joue avec pitch et la distorsion électroniques pour faire varier le diapason et le timbre déjà chancelants de la cabra (« chèvre »), la plus grosse des cornemuses occitane. Aussi l’usage « brut » qu’elle fait des appareils eux-mêmes, jouant par exemple sur la vitesse de défilement et le bruit des touches des magnétophones. L’ensemble démontre un incontestable sens de la dramaturgie sonore. On sent cependant que face à ce matériau « brut » inépuisable et vertigineux, Julia Hanadi Al Abed, elle-même native du Tarn-et-Garonne, fait preuve d’une certaine retenue : sans doute doit-elle encore s’approprier ces fantômes, ces voix et ces sons, les ramener dans son univers ou affirmer sa présence auprès d’eux.

Le concert suivant, on pourrait le résumer en trois mots : évidence, magie, grâce. Trois mots qui viennent à l’esprit instantanément, en à peine quelques notes de guitare. La virtuosité souveraine et sereine de Monsieur Gadou à la guitare, la puissance habitée du chanteur basque Pantxix Bidart, dont la voix semble l’écho de milliers d’autres aujourd’hui éteintes, la joie incrédule et communicative qui se lisent sur leurs visages, transportent d’emblée l’auditeur vers un Pays basque imaginaire, et pourtant tout aussi réel et vivante que l’était l’Amérique latine d’une Lhasa, aussi vibrant et immémorial que le chant de quelque fadisto lisboète. Chacun de ces chants créolisés, parcourus d’emprunts savants, d’accents blues ou latins, dont la mélodie traditionnelle est, le cas échéant, rarement conservée et harmonisée, dont les mots sont souvent empruntés à l’écrivain Pako Aristi, possède l’évidence volontiers poignante des standards ; par moments, on aurait presque l’impression d’avoir pénétré par effraction au Club Silencio de Mulholland Drive… Des deux musiciens, c’est surtout le premier qu’on regarde – les doigts virevoltants de Monsieur Gladou offrent un spectacle tout aussi fascinant que les mimiques qui déforment le visage de son acolyte, mais plus confortable – pourquoi est-il souvent inconfortable de regarder un pur chanteur, voir quelqu’un d’aussi habité nous effraierait-il ? –, acolyte qui lui aussi joue de la guitare, marquant le rythme en ostinatos – « Je suis comme la timbale dans l’orchestre », se marre-t-il à un moment.

Sortant d’une salle du centre, dans notre dos, une poignée d’ados à la silhouette de basketteurs se fraye un chemin vers la sortie, sans faire de bruit… mais sans s’arrêter non plus.

Des anges passent.

Derrière la vitre teintée qui, dans le dos des artistes, donne sur la cour, la petite Paola se livre sur une chaise pliante à des solos de guitares endiablés et gracieux.

Je pense à ce que me racontait Monsieur, fin septembre (voir « Ecrire dessus #1 »), au sujet de ce duo ensorcelant, de la voix d’ange et de la grande gueule de Pantxix Bidart qui serait un peu, dans son village d’Hasparren, comme une espèce d’Assurancetourix (le barde d’Astérix) – « sauf que lui, on ne le détacherait que pour qu’il chante ».

Je pense à ce qu’au printemps dernier me disait Eugène Green, grand cinéaste, grand écrivain et éminent amoureux de l’Euskadi : « La langue basque est fascinante parce qu’elle représente une tout autre façon de penser et de concevoir le monde. Ce qui montre à quel point il est essentiel de préserver les langues, non pas comme des animaux dans un zoo ou des Indiens dans une réserve, mais de manière à ce qu’elles puissent vivre normalement. Ensuite, le fait que cette langue se parle dans une relative continuité depuis probablement 30 000 ans montre à quel point les Basques sont résistants. Enfin, les Basques ont su garder une naïveté – au sens originel et positif de ‘simplicité’ : on trouve chez eux un sentiment de communauté, de fraternité, des rapports sociaux qui sont fondés sur l’amour, sur l’entraide, et un rapport très fort à la nature… Disons que pour moi, c’est une civilisation humaine qui a gardé ses bases originelles et qui comporte beaucoup de choses essentielles à l’existence que nous avons pourtant perdues, et que nous devons chercher à retrouver. Ce qui passe aussi par le renoncement à beaucoup de choses qui font partie de notre environnement actuel. »

Je pense surtout qu’une telle musique est un défi au langage écrit, et qu’il faut absolument qu’un label permette de la retenir sur disque. Retenez leur nom : pour le moment, ils s’appellent Bi-bi (« deux-deux » en basque).

Magique aussi, à la fois détonante et tombant sous le sens, la rencontre qui suit. Ce sont d’autres anges qui passent dans le dialogue de sons, mais certainement pas de sourds, auquel nous invitent Claire Bergerault & Fred Jouanlong, alias Barillet, par la grâce de leur seules voix, soutenues par un admirable nuancier de traitements électroniques. Little Tighter est le nom de cette performance au long cours, et toujours en gestation, né de la rencontre entre ces organes si dissemblables et pourtant si proches. On ferme les yeux. Pas facile pour écrire. Surtout qu’on ne sait plus d’où viennent les sons, qui les émet, et comment. On croit entendre passer au loin un ado qui, au loin, chanterait à tue-tête par-dessus le morceau r’n’b qui passerait dans ses écouteurs, on croit percevoir des grésillements de radio, des bruits de ville : c’est Fred Jouanlong. On croit entendre une flûte ou un chant d’oiseau, le souffle d’une houle ou d’un océan : c’est Claire Bergerault. Mais parfois aussi c’est l’inverse. Deux timbres élémentaires, une alchimie musicale qui de nouveau pose la question de la vue : est-il toujours utile de voir les interprètes ? Faudrait-il toujours fermer les yeux pour apprécier un concert dans son (éventuelle) plénitude musicale ? Quelle est la meilleure manière de jouir du spectacle ?

« Il faut du courage pour démêler le vrai du faux », dit à un moment, vers la fin, Claire Begerault. Et aussi « Il y a des millions de voix dans mon ventre, qui prennent toute ma place… » Tout ce qu’on sait, c’est que la virtuosité n’est jamais à ce point éclatante que lorsque comme ici, elle se fait oublier… « Une soirée comme ça, c’est un vrai cadeau », me glisse mon amie Jeanne en sortant. Je lui donne entièrement raison, que moi aussi je trouve que Yan s’y entend décidément à merveille pour transformer les spectateurs en convives.

La prochaine fois, peut-être les ados qui ce soir-là, traversèrent à pas de loup la salle de concert auront-ils envie de s’arrêter pour écouter, de s’asseoir pour se laisser happer par cette musique qui n’était pas moins inouïe pour nous que pour eux ?

La prochaine fois, peut-être, arriverai-je à tenir parole et à faire bref, peut-être parviendrai-je à ne pas y écrire par quatre chemin.

La prochaine fois, je découvrirai de nouveau des choses que probablement je n’ai jamais entendues, sans doute de nouveau complètement différentes, de celles qui mettent à plat les chapelles, nettoient les oreilles en passant par le cœur. Les Mardis au Zinc Pierre sont une affaire de famille, au singulier.

David Sanson