Interview de Claire Bergerault

Comment as-tu découvert le travail de Jean-Léon Pallandre, quel est le sentiment premier que tu as ressenti en l’écoutant ?

J’ai découvert le travail de Jean-Léon au festival le bruit de la musique de la musique en 2015. Il faisait une installation sonore avec Marc Pichelin durant toute une nuit. Le cadre était celui d’une cour de château de la Creuse en été avec un temps idéal. Des lits en paille avaient été installés. Je suis arrivée en retard, et il n’y avait plus de lit. Par chance quelqu’un s’est levé et m’a donné le sien. J’ai passé ma première nuit à la belle étoile accompagnée de sons réels et imaginaires. C’était très émouvant de partager cela avec environ les 40 personnes tout autour qui écoutaient ou dormaient ou écoutaient et se rendormaient. C’était très beau. Marc et Jean-Léon se sont arrêtés vers 4h du matin et ils ont repris au lever du jour à chaque fois je me suis réveillée à l’arrêt et au début de leur musique. Je ne connaissais pas Jean-Léon. Au petit matin, il est venu nous parler à nous « spectateurs », il s’est approché et nous avons échangé à chaud sur nos premières impressions. Un très beau souvenir pour moi, touchant et poétique que cette nuit. Quelques mois plus tard, Jean-Léon m’a envoyé un texte sans savoir que j’avais participé à cet événement nocturne. Il avait écrit ce texte à partir de l’écoute de mon CD solo voice. Ce texte, très beau, était conçu comme un duo, et Jean-Léon allait le lire au festival Musique Action à Vandoeuvre. J’étais ravie !

 

Peux-tu nous parler de tous tes projets du moment ?

En ce moment, je travaille sur un enregistrement solo qui devrait sortir à la fin de l’année sur le label ESADHaR. Je réécoute les enregistrements pris en Septembre, je trie, je choisis, et je re-trie, ce n’est pas simple le choix mais ça avance. Je travaille aussi sur une composition pour l’orchestre le Lobe. La création sera le 6 Décembre à Bordeaux (tiens, tiens !) et nous avons une résidence début Novembre pour terminer la pièce.

 

Quelle est la dernière sensation sonore qui t’a marqué ?

J’ai passé une partie de mes vacances en Dordogne cet été et un soir, et puis les autres soirs d’ailleurs j’ai entendu une grenouille car on m’a dit que ce devait être une grenouille (je pensais que c’était une chouette !). Elle faisait un son très aigu et en tendant l’oreille j’ai entendu un écho lointain, une autre grenouille lui répondait.

 

Pourrais-tu me donner une définition de l’expérimentation musicale ?

L’expérimentation musicale c’est pour moi oublier ce que l’on sait, en sachant que cela est vain, et imaginer ce que l’on ne sait pas. C’est un état de corps et d’esprit, laisser faire en conscience peut être. C’est un ajustement perpétuel de tout cela réuni.

 

Pourrais-tu me signifier la singularité de l’improvisation dite « libre » ou « totale » ?

Je crois que l’improvisation libre ou totale n’existe pas. On part toujours de quelque part avec son passé, avec ses réflexions, avec ses choix esthétiques, ses goûts. Tout cela est présent dans la musique, c’est ce qui nous caractérise, nous construit.

On peut avoir le fantasme de faire une musique libre mais libre de quoi, de qui ? De nous peut être. Je crois que la liberté commence à partir du moment où l’on sait qu’elle n’existe pas. Et il faut tout faire pour la conquérir.

 

Quelles sont les racines de l’improvisation pour toi ?

Un enfant quand il apprend le langage babille, teste, expérimente. Il y a un âge où il comprend que c’est sa propre voix qui émet ce son. Cet âge m’émerveille toujours. Pour moi, c’est ça la racine de l’improvisation. Le malheur c’est qu’après, ça se perd… !

 

Quel est l’objet disque dont tu aimerais parler ?

C’est un vinyle. Rudolf EB.ER dont le titre est Extreme Rituals. C’est un disque aride, sec qui m’a dérangé et déstabilisé à la première écoute, et qui m’a fait poser plein de questions. C’est surprenant, inventif, on ne sait jamais où ça va à l’avance. Il joue avec des sons électroniques, acoustiques, et beaucoup de sons de voix, parlés, chantés. Il boucle, travaille le cri et c’est ce qui m’a perturbée la première fois voire agressée en bien. A la seconde écoute, je n’entendais plus ce cri comme un cri avec tout le subjectif qu’un cri peut générer, et j’ai pu entendre la composition, architecturée, avec des plans différents, des choses très proches d’autres éloignées, du cru et du tribal, des boucles qui reviennent et de l’insistance. J’adore.